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Transatlantique retour (1/2) - De la Guadeloupe aux Açores

Récit à deux voix d’une transatlantique retour




Avis aux lecteur.ices :

Les textes ont été retranscrits tels quels. Manon a noté la position du bateau / date et heure au moment où elle s'installait pour écrire. C’est pour ça que vous lirez souvent “ce jour là“ en début de paragraphe, en référence à la fin de son dernier paragraphe. Et que parfois les récits racontent des faits qui se déroulent la nuit alors qu’elle écrit de jour, ou inversement. Voilà vous savez.



21/03/23 15h30 16°13,108 N 61°31,448 W - Philippe


Quand on vous parle de faire du bateau en Guadeloupe, vous vous imaginez probablement siroter votre rhum sous un cocotier en surveillant d’un œil semi-éméché votre navire. Peut-être même croiser le fer avec des pirates unijambistes pour oublier votre scorbut naissant. Du moins, c’est comme ça que je m’attendais à démarrer l’aventure. Malheureusement, il semblerait que regarder Pirates des Caraïbes ne soit pas la meilleure manière de se préparer à une transatlantique. Ici, c’est du sérieux. La préparation du bateau n’a pas vraiment laissé le temps de faire bronzette, ni de partir en quête de Jack Sparrow. Les quelques jours passés à terre ont été régis par la cruelle dictature de la nécessité logistique. Pendant trois jours, on a couru faire des emplettes aux quatre coins de l'île pour préparer le bateau. Pour mener à bien notre mission, nous étions armés d'un enthousiasme sans faille, d'une anxiété croissante et d'une voiture de location à la roue crevée.

Lorsque tout est prêt pour le départ, le Gojira (notre fier navire) plein à craquer de conserves (30kg égoutté), de carottes (40kg), de choux (un vert et cinq rouges), de centaines de litres d’eau et de bonbons haribos pour les jours difficiles. C’est fou tout ce qui peut tenir dans un bateau. L'équipage est composé d'Erell, notre totipotente capitaine ; Manon, notre seconde zadiste au crâne rasé (sur le ponton, avant le départ) ; Julien, le quarantenaire sexy ; Victor, le scout cuistot ; et Philippe, le jeune marié.

A peine sortis du port, nous sommes cueillis par un orage qui nous pousse dans une grosse houle et nous oblige à manœuvrer vite. Le ciel s'assombrit, les vagues s'intensifient, on a largué les amarres il y a à peine une heure et ça fait déjà peur, pour les plus inexpérimentés d’entre nous (l’expérience marine de Victor et moi se résumant à savoir faire la différence entre bâbord et tribord). C’est à ce moment que je me rappelle que l’océan me terrifie et que j’ai le mal de mer. Mauvais timing.

On dit qu'il y a cinq F qui mènent à la nausée : la Fatigue, le Froid, la Faim, la Foif, et la Frousse. Sans surprise donc, même pas deux heures après le départ, Victor est en train d’apprendre à barrer quand, juste à côté, je suis plié au-dessus du bastingage à régurgiter liquides et solides de couleurs et textures variées. Je serai cloué au lit pendant deux jours, enchaîné à mon seau à vomi. Pour ce qui s’est passé pendant ce temps sur le bateau, faudra demander aux autres. Moi j’étais pas là.



Deux minutes avant le départ, l’équipage est fin prêt. Sauf moi, qui ai mal accroché mon gilet de sauvetage.


22/03 02h12 - Philippe


Dans la nuit, les vagues s'éclatent contre la coque et le choc résonne dans tout le bateau, comme si des coups de bélier cherchaient à nous transpercer. Terrifiant. Victor m'avoue à la lumière de la frontale que s'il avait su comment ce serait, il serait ptet pas venu. Sur le moment je ne pourrais pas être plus d'accord, je lui témoigne donc ma sympathie en crachant ma bile dans mon seau avec un râle d'outre-tombe. Trop tard pour faire demi-tour, on est partis pour au moins un mois. Un mois de vagues, d’orages, de houle et d’embruns. Un mois pour comprendre pourquoi on fait ça. Un mois pour essayer de tenir debout sans vomir.


22/03 05h02 - Philippe


Il n'y a pas de touriste sur le Gojira, tout le monde est censé faire ses quarts. Vu mon état, Erell, Julien, Victor et Manon ont tenu la barre jusqu’ici, mais là c’est mon tour. J’essaye donc de m'équiper en restant le plus horizontal possible, pour pouvoir atteindre la barre avant que le vomi ne m’atteigne. La tentative a avorté avec un Philippe à poil en bas des escaliers, la tête dans son seau à vomi (que j'ai plus tard décidé d'appeler Didier). Erell avise le truc amorphe qui rampe dans son bateau (moi) et me chuchote d’aller me coucher. Quelqu’un d’autre prendra mon quart. Ce qui est difficile à supporter dans la situation, c'est pas tant que je ramasse physiquement, mais c'est d'être paralysé et donc d'être un boulet. Les autres doivent faire mes quarts à ma place, m'apporter à manger, vider et nettoyer Didier… Vivre aux dépens des autres, c’est pas marrant. Quelque part, ça me rassure presque d’apprendre que même Erell, marine aguerrie, a eu le mal de mer. Ça donne une possibilité d’évolution. Remarque, Julien a pas l’air tout à fait frais non plus. Victor est pas en train de vomir partout mais il a l’air aussi terrorisé que doit l’être quelqu’un qui est jamais monté sur un bateau et qui s’engage pour un mois de haute mer. Au final il n’y a que Manon qui frétille tel un gardon d’eau salée, les yeux grands ouverts et le nez au vent.

Quelques heures plus tard, je retrouve Didier, mon seau à vomi, renversé sur mon manteau par la houle. Le contenu du seau - autrement dit le contenu de mon estomac - est déjà en train d’infuser dans les pores de ma veste qui pour les jours à venir sentira très fort le pâté pour chat. Charmant. Sur le moment, je n'ai pas la capacité physique de remédier au problème. Je décide donc sagement de remettre ça à plus tard et je me rendors, en adressant de sincères mais muettes excuses à l’équipage pour l’odeur.



Pendant ce temps, Erell poursuit sa reconversion en salon de coiffure maritime.



23/03/23 17h07 - Manon


Gojira file vers le nord sous le 3eme coucher de soleil de sa traversée. Sur une mer calme et dans une jolie petite brise, un ciel bleu parsemé de petits et amicaux cumulus, le bateau, voile pleine, glisse parfaitement. Allure de croisière dans son pré favori, lancé à ⅞ noeuds sur la surface, Philou est à la barre, on peut dire qu’il a repris du poil.

Si la capitaine a actuellement un filet de bave qui lui coule délicatement au coin de la bouche et que le calme règne à bord de notre bâtiment, on peut dire qu’il n’en a pas toujours été ainsi.

Parti avec le sourire et les acclamations de nos voisins de ponton sous un temps de breton du port de Pointe-à-Pitre, l’équipage a vite calmé le jeu sur la fanfaronnerie quand il a fallu tirer des bords entre Grande Terre, Marie Galante puis la Désirade, dans une mer un peu sport et un festival de grains et d’orage.

Les Antilles, fâchées de nous voir partir, nous ont adressé leur Adieu avec un cadeau de fatigue et de mal de mer.

Ce n’est qu’au matin suivant que la côte Guadeloupéenne a finalement disparu. Nous disons au revoir aux dernières frégates, pour renouer avec les puffins et les océanites. Le ciel s’éclaircit mais le vent reste frais et la mer suffisamment agitée pour que Phil et Julien aient du mal à sortir de leurs cabines. Erell et Manon partent sur des veilles de 6h et Victor, de ses propres mots, “fait le malin” et gagne ses galons de mousse en devenant un barreur aguerri et un veilleur de nuit avisé. Le stock de riz/chou/courgette a du mal à diminuer mais les estomacs se réacrochent progressivement et Didier le seau finit par se sentir un peu solitaire.

La nuit est marquée par un paquet de sargasses dans le gouvernail repoussé avec un coup de moteur. Manon continue les boulettes de type éteindre les batteries service au lieu d’allumer le contact moteur mais à part ça tout va bien. Gojira va bien, il commencerait presque à chanter.

Victor, émerveillé, voit se lever l’aube sur l’océan Atlantique qui s’est -pour l’instant - calmé.

Erell convoque la première réunion d’équipage accompagnée de bons petits œufs au plat et les quart à la barre s’enchaînent plus tranquillement. Une grosse plâtrée de purée nous attend pour le déjeuner, les voiles sont hautes tandis que nous dépassons la latitude de Porto Rico.


24/03 23h51 - Philippe


La nuit, la gîte (inclinaison du bateau causée par le vent dans les voiles) rythme notre sommeil. Dans un sens je tombe systématiquement sur Victor, dans l’autre c’est lui qui tombe sur moi. La mer ça rapproche. Julien partage les mêmes jeux nocturnes intimes avec les centaines de bouteilles d’eau qui partagent sa couche. Manon, c’est la planche de surf d’Erell qui vient menacer son espérance de vie dans les trop grosses vagues. Erell n’a pas ces problèmes. Erell ne dort pas. Erell veille, à l'affût, sur la banquette.

En seulement quatre jours en mer, on se rend déjà facilement compte du nombre de petits miracles du quotidien qu’on n’apprécie pas à leur juste valeur. Comme un sol palpable. Ou des toilettes qui ne nécessitent pas 20 minutes de manipulations laborieuses pour réaliser une opération quotidienne vitale.

Comme je reprends un peu du poil de la bête, je peux faire mon premier long quart de nuit. Je confirme donc. Ce truc est terrifiant. La mer c'est un monstre amorphe qui te mâche à petit feu et qui peut t'engloutir à tout moment.


25/03 11h12 - Philippe


Je réalise un défi personnel et réussis à aller chercher une carotte pour la manger sans l'aide de personne, avant que la nausée ne me rattrape. Julien entreprend de faire la vaisselle (à l’eau de mer) avec une détermination incendiaire dans le regard. L’équipage s’amarine. Victor, qui lui n'a pas le moindre mal de mer, fait des crêpes en sifflotant. On n'est pas tous égaux face à la nature. Salaud.



Les crêpes étaient délicieuses, mon seum était salé.



25/03 18h30 23°59,503 N 62°12,990 W - Manon


Pas si doucement et sûrement, Gojira poursuit sa route au près vers le Nord. Le vent refusant nous fait prendre quelques degrés ouest mais nous nous en accommodons fort bien. Ça y est, l’équipage à trouvé son rythme de quart et son rythme de vie. A la guitare les filles régalent ou tentent de régaler les oreilles. Les veilles s'enchaînent et les qualités à la barre s’améliorent d’heure en heure.

Victor a perdu ses cheveux récemment - tandis qu’Erell est en passe de se faire virer de son CAP Coiffure.

C’est vraiment agréable de partager des moments de vie (discussion, repas, …) après les premiers jours qui étaient plutôt en mode survie. Le bateau va bien et les routages sont plutôt optimistes pour la suite.

Le ciel nous régale de ses pestacles crépusculaires et matinaux, quelques oiseaux viennent nous saluer mais ne parviennent pas à dépasser le fulgurant Gojira.

On croise aussi la route de quelques cargos. Aujourd’hui une session massage s’est organisée et on s’est régalés de quelques crêpes. On est mieux ici qu’en taule !


26/03 25°42,663’ N 61°55,212 W - Manon


Le calme se prolonge à bord de Gojira. Erell travaille ses arpèges, pas un nuage dans le ciel pendant que des lentilles mijotent péniblement dans la cocotte minute.

Ces derniers jours, on avançait voile haute le jour et on arisait la nuit entre les nuages et le vent qui fraichissait. Tout le monde dormait bien et la lune nous souriait, Cassiopée et la Grande Ourse balisant la route vers l’étoile polaire, Orion encore bien haute au-dessus de nos têtes.

Aujourd’hui le vent est franchement tombé mais capitaine Erell arrive à faire avancer son bateau qui glisse tranquillement sous Pipi [le petit nom donné à notre Pilote automatique]. L’équipage s’est lavé pour la première fois du voyage, quel plaisir ! Sauf Philou ce gros crado.

La vie suit paisiblement son cours tandis que nous repoussons autant que possible l’avancée au moteur et que nous patientons sagement la venue des vents d’ouest.


26/03 18h41 - Philippe


À cette saison, la mer est censée être répartie en des zones d'anticyclone (aucun vent, on avance pas) et de dépressions (beaucoup de vent, ça peut être dangereux). Je trouve ça presque beau que sur un voilier, ce soient les dépressions qui nous fassent avancer, mais qu'il ne faille pas s'y aventurer trop profondément au risque de sombrer. Tu la sens la métaphore là ?



“Quand la capitaine joue, la mer écoute.”

Proverbe marin que je viens d’inventer.


27/03 16h12 - Philippe


Pleine pétole, pas de vent. Personnellement, je n'ai jamais été vraiment sensible aux charmes de la mer. Les couchers de soleil sur la plage ça vaut pas le Puy de Dôme. Mais là, dans le calme absolu du petit matin, l'océan a pris une tournure irréelle. Imaginez des plaines bleues, doucement vallonnées, qui ondulent lentement dans une lumière rosée. Des champs salés, lisses comme du marbre. Sous la brise légère, la surface frémit et des milliers de reflets colorés apparaissent. Parce que la vision n’est pas assez idyllique, un poisson volant surgit de la surface, fend l'air sur quelques mètres, puis disparaît aussitôt. Trois petits nuages à l'horizon encore doré, pour donner de la perspective. S'il y a un au-delà, il ressemble probablement à ça.

Ceci étant dit, visiter le paradis se mérite. Rien n'est simple sur un bateau. Des opérations aussi élémentaires que se vider la vessie requièrent une expertise digne des plus grand.es athlètes. La première option reste bien sûr les toilettes du bateau, envers lesquelles je développe une haine croissante et que je suspecte d'être importées du quatrième cercle des enfers. Mais Victor vous en parlera mieux que je ne pourrai jamais le faire. La deuxième option concerne les personnes pourvues d'un membre qui pendouille entre les jambes. Il s'agit de s'accrocher à l'arrière du pont, dos au vent, et d'uriner directement dans la mer. "Rien de plus simple !" me diront mes confrères, habitués que nous sommes à agiter notre zob contre le premier buisson qui passe. Que nenni, mes frères. La mer n'est pas un simple buisson. Il y a des vagues. Ça bouge. Si on ne veut pas finir la tête dans l'eau et les bourses à l'air, il faut s'agripper fermement au pataras, un des câbles métalliques qui stabilisent le mat. Cependant, une main ne suffit pas à se stabiliser face aux grosses vagues (toujours compter minimum trois points d'appui). Il faut donc se mettre dos au câble, y apposer fermement ses épaules, et avancer au maximum son bassin de manière à ne pas goutter sur le bateau. Dans cette position aussi improbable que inconfortable, on peut alors, de la dernière main disponible, baisser son pantalon et procéder comme sur un buisson.



360° de bleu immobile. 360° de rien.


28/03 02h00 28°14,556’ N 61°31,365’ W - Manon


Ça y est, nous y voila. Le baromètre en surpression, nous traversons la zone pétolée de cet anticyclone (pas tant) attendu. Le ronron du Yanmar 3GM30 résonne dans les cabines et nous rend sourd des deux oreilles. Pipi plus présent que jamais, l’équipage voit lentement le temps passer. Hier, un anniversaire, des business plans d’écolieu, un Powerpoint qui n’avance ni ne finit, un rendez vous avec Bergson ont marqué la journée.

A la moindre brise, nous coupons les gazs et tentons de gagner tout ce que nous pouvons à Eole. La science d’Erell éclaire les réglages qui tentent de s’affiner mais rien à faire, quand le vent tombe, il tombe, et nous devons avancer. Pas questions de rester englués pendant des jours dans cette mer d’huile, toute magnifique qu’elle soit, ondulant lentement dans une large et paisible houle qui nous vient du nord et nous promet une navigation moins pétolée.

Retenant notre souffle d’excitation, nous avons écouté avec sérieux le pré-brief de notre capitaine au sujet du spi. Ecoutes et barbeurs à poste, équipage dans les starting blocks. L’impatience est palpable de découvrir l’envergure et la couleur de cette voile qui symbolise une nouvelle étape dans cette traversée : caper vers les Açores, pointer le nez de ce bateau vers l’Est.

S’en est suivie une courte session de matelotage où knackis et assiettes ont remplacé les traditionnels puits et serpents. Philou et Victor nouent leurs premiers nœuds de chaise et Julien révèle au grand public le secret des écoulements laminaires.

La nuit tombe dans un instant de grâce et le soleil, suspendu, embrase le ciel, les cheveux d'anges se colorant jusqu’au rose sous l'œil paisible du navire et de son équipage. Poussés doucement par une brise nocturne nous ayant fait changer de bord, la nuit est calme jusqu’à son mitan, où la baume a tragiquement repris son fracas déventé.

Un avantage : le moteur me libère les mains pour rédiger ce récit (beaucoup de blabla, peu d’actions, certes).

J’attend la brise et ma relève sous les étoiles. La voie lactée se montre timidement. Est-ce un air nordique qui me fait frissonner ? Je rêve d’un stratus mais pour l’instant point de grand chose… Gojira a rendez- vous avec le vent demain matin.


28/03 28°57,780’ N 60°35,931’ W - Manon


/!\ Date de péremption des knackis /!\


Ça y est ! Un vent de nord-ouest, léger, s’est levé un peu plus tôt que prévu, faisant taire le moteur et dérouler le génois tandis que l’aube se levait.

Au petit matin, le trio infernal, Victor Erell et Manon a envoyé pour la première fois le spi asy. Victor à la barre, concentré comme jamais, Manon à l’avant, hissant le spi puis peinant avec la chaussette, Erell au piano à diriger l’équipe. Il est jaune ! Gonflé comme le soleil, ce démon à neuf queues nous fait glisser toute la matinée sous l'œil admiratif de Philou & Julien qui se réveillent à leur tour.

Mais la capitaine n’est pas contente : le grand largue optimal nous fait faire un cap encore trop nord et notre routeur annonce des dépressions dont nous devons rester écartées. Après conciliabule interne, la décision est prise, en début d'après- midi le spi est affalé brillamment par Phil et Victor à l’avant et Julien à l’embraque. Nous passons au ciseau pour faire un plein vent arrière. Après quelques expériences de point d’écoute pour la science, le bateau est lancé sur un cap 90°. A la réunion d’aujourd’hui, l’annonce est officielle : Nous sommes en direction des Açores !



"Je ne supporte pas quand ça n’avance pas, il faut que ça tartine." Erell a des problèmes de patience.


28/03 23h31 - Philippe


Aussi heureux que nous sommes de pouvoir faire cap vers notre destination, un seul inconvénient demeure. Le vent a la vigueur d'un poulpe échoué depuis trois ans dans un silo à grain. On lance le spi, mais impossible de tenir un cap satisfaisant. On tente différentes conformations (avec génois, sans génois, en ciseaux, en quinconce, en parallélépipède rectangle...), mais Erell n'est pas satisfaite. Je comprends pas tout à part qu'on se traîne le fiak (terme nautique). Les vents sont censés être beaucoup plus prévisibles que ça, et suivre de jolies dépressions bien rectilignes, sauf que le Golf stream, qui régule les climats et les vents, part en couille à cause du changement climatique, des citadins en hummer, du roundup, de la fast fashion, de Wall street et de la fonte des glaces. Ya plus de saisons et les pandas vont s'éteindre. En plus Victor a tâché mon short avec du curcuma. Tout fout le camp.

On finit donc par étendre au maximum la voilure en priant les dieux de nous souffler dessus. À chaque mouvement de houle, le vent s'engouffre à l'arrière d'une des voiles. S'ensuit un choc qui se répercute dans tout le bateau et endommage les voiles, le mât, les boulons et les nerfs d’Erell et Manon. Et pourtant, pendant mon quart de nuit (qui, à ce stade, se résume à surveiller les voiles), je ne peux pas m'empêcher d'être touché par la danse des ombres du clair de lune sur les voiles qui se plient. Tout devient matière à contemplation quand on s’emmerde, demandez à Lao-Tseu.



Petite leçon d’installation du spi sous l’oreille attentive des moussaillons.



29/03 (je crois ?), 23h02 - Philippe


Gros vent, la mer s'éveille. On commence à voir des vagues suffisamment grosses pour déporter facilement le bateau de 50 degrés, la barre devient technique. Il faut anticiper les vagues et contrebarrer comme un bourrin, mais pas trop quand même, sinon le bateau part dans l'autre sens dans le creux de vague. Il faut s'agiter dans tous les sens et être hyper alerte, le moindre moment d'inattention est puni par une vague qui passe par dessus bord et te gicle dans la gueule (de véritables bassines d'eau par moment). Malgré tout, c'est fun. Vraiment fun. Le moment où tu arrives à choper le truc, que tu t'y prends comme il faut pour surfer sur une grosse vague, que tu prends une grosse accélération et que tu vois 11 nœuds s'afficher au compteur de vitesse, c'est jouissif.

La nuit, c'est autre chose. La nuit est sombre et pleine de terreurs.

Déjà tu es seul.

Tu te chies dessus.

Il y a des bruits on dirait que t'es égaré en zone de guerre.

Tu vois rien, à peine des formes plus ou moins identifiables qui se fondent avec l'horizon.

C'est la merde quoi.

Malgré tout je suis à la barre, quitte à y être autant se mettre bien. J'ai ma petite musique dans les oreilles, un œil sur le compas et l'autre sur les vagues. Petit kiff quoi. La chanson "Obama" de Dombrance passe et je commence à trépigner joyeusement. Soudain, il y a une vague titanesque qui surgit de nulle part, le temps que je la voie elle est à trois mètres du bateau et elle est hauuuuuuuuuuuute. La vague cueille le bateau et, avant que j'aie le temps de faire quoi que ce soit, le voilier est déjà presque à l'horizontale. J'ai juste le temps de crier "OH SHIIIIIIIIIIT!!!". Ce n’est pas très efficace. Rationnellement, je sais qu'il y a une quille sous la coque qui fait qu'il est presque impossible de renverser le Gojira. Mais pendant ce fragment de seconde, pour moi, on est morts. Le bateau va prendre l'eau et on va couler. Il y a juste une voix dans mon crâne, plus désappointée que paniquée, qui a le temps de dire "Ah donc c'est comme ça qu'on va mourir? Bon bah c'était rapide". Révolté par le stoïcisme de mon inconscient face à l'imminence d'un trépas violent et douloureux, mon instinct de survie reprend les commandes. Je contrebarre avec toute mon énergie vers bâbord, le bateau se met péniblement dos à la vague. Gros coup à droite, gros coup à gauche, je sais pas très bien ce que je fais mais miraculeusement, ça marche. Le bateau se stabilise. Ok. Ok. Ok. Tout va bien. Tout va bieeeen.

15 minutes plus tard, j'ai un peu repris mon calme. Je fixe les vagues, aux aguets tel un poisson-chat, pour pouvoir réagir rapidement si un autre tsunami surprise essaye de nous avaler. Erell m’a dit d’anticiper, elle a bien fait. Une grosse vague surgit, je contrebarre direct, elle nous tape à l'arrière. J'ai perdu le cap mais au moins le bateau n'est pas trop secoué. Immédiatement derrière, une autre vient frapper la coque. Pareil, j'ai braqué à bâbord en avance, on s'en sort bien. Une troisième vague un peu plus grosse suit. Cette fois-ci je dois mettre un coup de barre un poil trop énergique, puisque le vent s'engouffre du mauvais côté de la grand voile, la baume vire empanne sans permission et le bateau se met à tourner sur lui même comme une girouette dans un accélérateur de particules (ça n’a aucun sens mais vous avez l’image).

De nouveau, je précise que je suis tout seul dans le noir, aux commandes d'un bateau fou, perdu dans des vagues plus hautes que lui. Là je panique pour de bon. Je tente désespérément de tourner la barre dans le sens qui semble améliorer les choses, à savoir tous et aucun à la fois. Je me mets à crier le nom d'Erell pour qu'elle vienne m'aider, à peu près sur le même ton avec lequel, enfant, je devais appeler ma maman après un gros cauchemar. Ma providentielle capitaine émerge. D'un flair, elle analyse la situation. En un geste et trois mots elle m'indique quoi faire pour résoudre le problème. Je m'exécute. Ça fonctionne. Louée soit Erell, dompteuse d'océans !! Salvatrice des matelots d’eau douce !! Le temps que je lui explique plus en détails la situation elle repart se coucher, et je finis mon quart avec les jambes qui tremblent. Même une fois dans ma couche, l'adrénaline tarde à redescendre. En toute honnêteté, ce soir-là, si j'avais eu le temps, je me serais probablement uriné dessus. La mer putain. Sartre a jamais fait de voilier. Les autres c'est rien. L'enfer, c'est les déferlantes.



30/03 28°58,057’N 56°42,403’W - Manon


Et oui, quand s’installe la molle, le moral dégringole.

L’autre jour, le ciseau s’est fini en claquade trainade à recalibrer le pilote toutes les 6 minutes environ. C’est pas brillant et autant dire que la sieste de la capitaine passe à l’asse. Puisque c’était journée manœuvre, on s’est chauffés devant le coucher de soleil à tangonner le génois avec GV réduite pour la nuit. Nuit qui aura été pénible pour la capitaine, rendue zinzin par le speedo bloqué à 4 noeuds sur le fond et qui cherche jusqu’au bout de la nuit le cap optimal : re-tentative de ciseau, puis tangonnage sur l’autre bord, et finalement détangonnage.

Au petit matin, Gojira se traîne mollement telle une limace. C’est le jeu de l’océan, mais au réveil, Erell l’a mauvaise ; ni une ni deux, le trio infernal récidive et envoie le spi, cette fois symétrique.

Envoyé avec brio malgré un rangement dé-sas-treux, il a fière allure, plein bleu, floqué à la FFV, tout de pansement vêtu. On sent qu’il a vécu et il a l’air heureux de nous emmener vers le soleil qui se lève tranquillement. La session spi matinale commence.

La distance parcourue ces dernières 24h fait grincer les dents, mais à charge de revanche, aujourd’hui, c’est journée TARTINE ! Ca surfe jusqu'au max du spi, puis le vent monte, on l’affale easypizi en même temps que des frites sortent de l’huile. Gros burger pain-carotte concocté par Phil & Vic pendant que la mer se forme, qu’un grain passe par ci par là. En fin d’aprem, Julio fait péter tous les records de vitesse avec des pointes à 10,5. On finit par enrouler un peu de génois pour passer la nuit dans cette brise bien établie de SO.

Changement d’heure s’impose avec notre progression vers le Nord Est , on se décale de 2 heures : la maison, on arrive !! Pour fêter ça, Philou flirte avec des vagues à sa hauteur et réveille tout le monde avec un empannage tonitruant.

La journée se finit par une session burger tardive nocturne et la nuit passe dans le roulis du grand largue, sous une demi-lune éclatante, qui se couche derrière un épais stratus, qui lui nous rattrape, et nous recouvre au petit matin. Le vent s’est calmé, priorité tartine : ça renvoie de la toile.

Le sourire éclaire les visages au moment du point sur la carte. Record de distance parcourue sur cette traversée en 24H, la juste récompense pour notre capitaine bien-aimée.


30/03 11h19 - Manon


Cette meuf est complètement tarée.


30/03 16h35 - Philippe


Gros vents, grosses vagues, grosses tartines. L'équipage rivalise pour savoir qui va faire la plus grosse pointe. Julien tient le record pour l’instant, avec 11,8 nœuds au compteur.

Typologie des vagues. On a la grosse dodue, haute et impressionnante, mais en réalité lente et inoffensive; la furtive (aussi appelée petite salope par notre capitaine), pas très haute mais qui sort de nulle part et qui t'éclate le bateau (et ruine ton cap); la giclette, qui fait pas bouger le bateau mais t'offre une douche salée sans consentement; la maxi best of, qui est une énorme furtive qui te met dans la sauce et t'inonde par la même occasion; la zadiste, pas méchante mais pas du tout dans le même sens que toutes les autres; et enfin la syndicaliste qui fait énormément de bruit en arrivant, mais s'essouffle avant d'atteindre le bateau et n'a aucun impact. Nomenclature non contractuelle.



Ciel bleu, slip rose, Victor est heureux de barrer.


31/04 17h40 - Philippe


Il y a des journées comme ça où, dès le réveil, tu sais que ça va être dûr. Tout le monde serre les dents. On est bloqués dans un jour sans fin et on est tous Bill Murray. Tout se répète inlassablement, la barre, la cuisine, le dodo, la barre la cuisine le dodo, la barrido la bido la bido la bido babido. L'isolement et la répétition ça rend fou. L'isolement et la répétition ça rend fou. L'isolement et la répétition ça rend fou. Quand Erell m'a dit que la traversée prendrait un gros mois, je me suis dit "Ouais cool, c'est pas si long que ça !". Inconscient que j'étais. Le temps passe avec une lenteur douloureuse. Deux heures de barre font l'effet de deux ans, tout est si lent que j'ai l'impression d'être bloqué dans un bouquin de Proust. Julien recharge la batterie de sa clope électronique. Manon me lit un passage d'Amélie Nothomb qui dit à peu près "Connaître son plafond mieux que soi-même, c'est ça la mort". Lugubre, mais rudement adéquat. Le plafond du Gojira, on commence à bien le connaître.


01/04 11h51 - Philippe


Ça va mieux, les conditions sont plus clémentes. On parvient à s'extraire de nos cabines respectives en dehors de nos horaires de quart pour avoir des temps collectifs.

Alors que je suis à la barre, je remarque que le vent “fraîchit” (pour ces couillons de marins ça veut dire qu’il devient plus fort). Par sécurité, Erell décide donc de mettre un ris de plus, à savoir un bout accroché à la grand voile qui la garde tendue en position plus basse. Ça limite la surface, donc le risque d'abîmer la voile ou que le bateau se fasse emporter. Enfin je crois. Le fait est que ça demande la contribution de plusieurs équipiers, dont un qui doit accrocher le mousqueton à la voile depuis le mât, au centre du bateau. Quelle n'est pas ma surprise quand je vois Victor, le zob à l'air, émerger de la cabine pour aller au mat. Sur un pari avec Manon, le collègue a décidé de faire la manœuvre en tenue d'Adam, un gilet de sauvetage en guise de feuille de vigne. Je me retrouve donc à devoir barrer le bateau pour nous garder face au vent, sans me laisser distraire par les fesses et la masculine disposition de mon coéquipier. Lunaire.

Moitié parce que ça la fait marrer, moitié parce qu'elle en peut plus de voir mes cheveux traîner partout, Erell me fait des tresses. Comme faire un shampoing demanderait une quantité d'eau douce absolument excessive, mon crâne est si gras qu'on pourrait y frire des patates.



Rester digne en toute circonstance, telle est la vocation du timonier.


30°51,582’N 51°35,902 W 08h45 - Manon


L’autre jour, la capitaine s’est fait une session spi asy à tartiner. Elle reprend le lead du tableau des scores avec une pointe à 12,4. Affalage rapide avec l’augmentation du vent puis journée qui se déroule sans accrocs, toujours cap 90°, vent OSO, tranquillou. Victor barre en slip et de fil en aiguille se retrouve tout nu seulement équipé de son gilet et de ses crocs pour aller prendre un ris en pied de mat. Grand moment. Julio cuisine des courgettes, pour changer.

Philou & Manon se font rattrapper par un stratus pluvieux et chantent gaiement des paillardes. Philou rentre s’abriter tout mouillé et Manon continue de brailler pendant qu’Erell mitonne une recette de chou lardon pomme vapeur de folie.

Soudain, la fête est finie. Alors déjà qui nous a foutu une seconde qui se plante en faisant les points sur la carte ? Ensuite, la météo iridium arrive à retardement, et nous fait changer de programme. Bye bye waypoint de sécu, un anticyclone nous barre la route, cap sur Horta ! Ça rigole mais ça fait pas trop les marioles. On commence la nuit sur un petit vent arrière dans la mer un peu formée, puis pendant la nuit s’est passé au N-NO, nous permettant de caper 60° sur un travers assez correct.

Erell dort pas bien parce qu’on est des glands qui font trop faseyer les voiles. Lever de soleil couleur pastel. Hier, journée type : ça barre, ça cuisine, riz au reste, tian pas cuit au reste. La mer est formée.

Les nerfs de l’équipage commencent doucement à craquer mais on discute et on se fait des câlins et ça fait du bien. L’exigence du cap pressurise les barreurs, mais que demander d’autre à une capitaine, que de surveiller le cap ?

Les fronts se succèdent et l 'air du nord est nettement plus frais. La houle nous soulève et nous fait dévaler des collines d’écume. C’est beau, mais ça rend la barre plus exigeante, plus fatigante, ça tire dans les épaules.

On attend -on ne sait pas trop quand- une bascule du vent à l’est (dans la gueule quoi !)accompagnée d’un mollissement, mais c’était pas franchement pour cette nuit.

On commence à rajouter des couches pour les quarts de nuit, la GV est prise à 3 ris et ce matin on avait pendant un moment plus qu’un petit string de génois dans les claques à 27/28 nœuds de l’anémo.


16h08 31°10,208’ N 50°58,552 W - Manon


Ça s'est confirmé grand frais pendant la matinée. Gojira, presque nu mais culotté, avance vers un cap qui prend de l’est. La mer, la houle sont bien formées, ça tape et ça craque dans le bateau mais ça tient très bien le coup. Problème, on fonce vers une pétole et on voudrait virer pour faire cap au Nord, mais la bascule est lente.

Ça se réadoucit dans l'après- midi. Tentative de changement de bord après une sieste de la cap. On fait du 290° sur le fond, c’est pas assez concluant pour un positionnement stratégique, retour babord amure. Des codes s'établissent entre les veilleuses en bas ( à l'affût des bruits de fasseyement et des SOG/COG trop mauvais) et les barreurs en haut.

On n’a plus de gaz ! On attend un mollissement plus sincère pour aller changer la bouteille.


02/04 01h34 - Philippe


La nuit, la mer devient organique. Sous la lumière de la lune, la surface sombre semble être l'épiderme mouvant d'un animal titanesque, d'une divinité primaire. Au fracas des vagues, on l'entend presque ronronner.


02/03 04h10 31°42,947’N 50°53,917’W - Manon


Virement de bord effectué, platrée de pates carbo englouties, cap au nord et atterrissage dans la molle confirmé. Ca m’inspire un court poème


Je suis venue à la barre, prendre un quart, dans le noir

Mais ce bon vieux bateau est en panne d’anémo !

Ça tape, et ça claque, ça m'agace, je m’égare …

Quand soudain ,


Un délicat pet sans odeur me régale,

Mes mains se laissent guider par le bout de mon nez,

Et je ferme les yeux, glissant de volupté.

Surgissant du passé, et venant de nul part,

Il m’était revenu: le vent !


Mais à peine ai-je tracé un semblant de sillage,

Que déjà il repart, avec son nuage.

Me laissant seule,

Désemparée,

Avec mes voiles dégonflées.


02/04 10h15 - Philippe


Avant le départ, alors que nous faisions les courses, Victor a réussi à nous convaincre que les fibres c'est super important. Mieux, il embarque six choux en me jurant qu'on le remerciera pour la qualité de nos transits. Ça fait donc plus de deux semaines qu'on mange du chou tous les jours, presque à chaque repas. Pour agrémenter ce chou, ayant pris une quantité astronomique de légumes qu'il faut consommer avant leur péremption, on mange du légume, du légume et encore du légume. En purée, à la vapeur, à la poêle, au four, en gratin, en bouillon, en frites, en salade, en galette, en cake… c'est le festival de la fibre. Je n'ai pas fait caca depuis presque une semaine. Je commence à douter de la théorie de Victor. Erell et moi, amoureux de lipides et de protéines, nous desséchons de jour en jour. J'aime bien le vert, je dis pas. Mais quand j'ai passé trois jours à me vider l'estomac par le haut et que je frôle chaque jour mes limites mentales et physiques, je peux pas avoir le régime alimentaire d'un moine tibétain. Ce soir, j'en ai rien à foutre, c'est gnocchis au bleu.



Ne nous proposez pas de manger du chou. Plus jamais.


03/04 10h05 - Philippe


Jour de grève ! On a mal aux épaules, on est fatigués et on en a gros ! Alors Erell, dans sa grande mansuétude, nous a gracieusement accordé un jour de pilote automatique. Plus besoin de retourner le gouvernail dans tous les sens, il suffit de lever son nez de temps en temps au cas où un cargo nous fonce dessus. Ça glande, ça se lave, ça lit des bouquins… on est plus en transatlantique, on est dans une retraite de lecture qui tangue. Au fil des jours, l'atmosphère se relâche nettement, Erell et Manon gueulent qu'on est arrivés et leur préoccupation principale est l'optimisation du stock de bonbons d'ici aux Açores. Haribo déclenche, chez notre capitaine et notre seconde, des scènes d'une passion difficile à concevoir. Oui, ce sont ces personnes qui sont responsables de notre survie.


03/04 18h49 33°37,333’N 47°08,430 W - Manon


Au petit matin, le vent s’est remis à souffler ! Du coup, pas de moteur, notre routeur nous indique que l’écharpe cyclonique est passée ! Ca souffle léger du sud, c’est parti pour une journée repos au petit largue. Après une fleur valise midinale, on ouvre un paquet de bonbons banane et on a l’autorisation de prendre une douche en se rinçant à l’eau douce ! Trop de joie, haut les coeurs !

Les quarts s'enchaînent dans la mer tout à fait calmée, le ciel est bleu, ça chantonne à la barre et ça vaque à nos occupations respectives : lessive, lecture, écriture, musique, travail, etc…

La capitaine fait sa première vraie boulette de la traversée en tentant une réparation de chaussure… avec du gelcoat…. à l'intérieur …. on a aussi graissé le système de barre qui couinait régulièrement. La nuit se passe sans anicroc hormis certains équipiers qui ont des pannes de réveil.

Le temps, le vent sont stables, mais au matin on nous annonce encore une zone anticyclonique qui doit nous motiver à nordir notre cap. Après le point carte matinale qui décompte 900nm encore à parcourir, un petit envoi du spi symétrique et c’est parti pour une journée de RTT ! La capitaine est en roue libre, elle autorise le pilote auto en continu pendant la journée ! Qu’est-ce qui se passe dans l’espace ? Gojira file à la tartine Grand Largue 7 nœuds dans cette mer toujours si tranquille et l’équipage continue de bien bien relâcher la pression. Atelier coiffure pour Philou, rangement, douche, un brin de guitare et de discussions philosophiques. Ca affale dans l'après midi car le vent passe au travers, les manœuvres gagnent en fluidité, Erell a l’air contente de ses matelots, qui par ailleurs ont tous gagné un joli teint hâlé de marin. Deux semaines de mer et ça y est, finalement, des dauphins sont venus nous saluer. L’ambiance est paisible à bord de Gojira, le soleil est en train de se planquer derrière un stratus sulfureux et la lune, ¾ pleine, brille déjà haut dans le ciel.

Une quiche cuit doucement au four, venant remplir les crises boulimiques de la capitaine et de la seconde.

A table !


04/04 10h05 - Philippe


Chômage technique ! Ya pétole, on n'avance pas d'un poil de fiak (terme nautique, toujours). Du coup on remet Pipi, le pilote automatique, et on se retouche la nouille. Manon fait des offrandes de coquillettes à Pastaïdon, le dieu pastafarien des mers, mais les vents ne semblent pas venir. C’est vrai que c’est inspirant, le bateau. Rien de tel que les vapeurs de diesel au petit matin pour communier avec les éléments naturels. Je sens mes chakras s’aligner comme jamais.


04/04 17h57 34°34,040’N 45°01,770’W - Manon


Vroum vroum fait le yanmar. Au petit matin, le vent nous avait quitté. L’anticyclone nous a rattrapé, nous avançons à 1800 tr/min en guettant un retour des risées. Aujourd’hui, une capteur de blob à signaler, son gigantesque appendice nouillesque nous rebutant et s'agrippant aux filets de l’épuisette.


05/04 08h43 35°16,932’N 43°30,750’W - Manon


Le vent souffle docilement depuis hier soir, Gojira avance tranquillement, au portant, cap sur les Açores.

On croise pas mal de cargos depuis quelques jours et on a aussi aperçu un banc de globicéphale, qui ont gentiment laissé coque et safran tranquilles.

On s’est réconciliés avec notre vitesse moyenne de 6 nœuds, il nous reste 745 miles en route directe. Ça commence à sentir la fin !


05/04 16h13 - Philippe


Notre trajectoire se stabilise un peu, on fonce droit sur Horta et les voiles sont gentiment gonflées. Gojira est content. Ça fait plus de deux semaines qu’on est partis, et à chaque manœuvre, je fais des conneries une fois sur deux parce que je comprends pas les mots. Désolé, mais à partir du moment où on doit dire cloche pour désigner un anneau, choquer pour relâcher la corde et fraichir pour dire que le vent forcit, j'estime que les marins font exprès de compliquer leur vocabulaire pour nous embrouiller. Et je parle pas des cordes aux noms improbables, mais qu’on peut pas appeler cordes, parce que toutes les cordes sont des bouts mais tous les bouts ne sont pas des cordes. Alors qu’un bout c’est juste une putain de corde ! Salauds de marins. Je ne mange pas de ce pain là !



On reçoit la visite de dauphins. Plein de dauphins. Une chiée de dauphins.



06/04 08h20 36°48’N 41°40’W - Manon


Hier on est allé au festival du stratus, c’était trop bien ! Tous les bancs de dauphins qui jouaient la bas sont passés nous saluer. Julien a même réussi à les filmer en sous-marin. Comme le vent allait et venait, on a alterné moteur voile toute la journée pour pas rater les festivités de la clôture full moon. Parties de tarots, gâteau au chocolat, lecture et discussion. On fait des dessins de nos ecolieux de nos rêves. Au coucher de soleil, ça tape du pied sur le pont en chantant puis ça dine des pâtes. Une invocation pastafarienne sur fond sonore Pirate des Caraïbes plus tard, le vent est revenu et on fait la moitié de la nuit en ciseau. L’enfer sur terre, ça cogne dans l'étai, pas moyen de dormir. Après 6 heures de cap au 60°, on renonce et on fait un vent arrière / très très grand largue avec GV arisée bien bordée. Le cap est trop nord mais au moins on avance bien dans la brise établie avec la houle qui nous pousse au cul. La pleine lune qui nous a surplombé toute la nuit se couche derrière un stratus (normal c’est le festival du stratus) et le soleil se lève en embrasant le ciel (de stratus, on s’en sera douté). Empannage au petit matin pour caper à 75°, vers Horta. Moins de 600 nm à parcourir et a priori plus de pétrole devant nous ! Petite nuit qui se clôture par la découverte d’une avarie sur l’enrouleur de génois. Nou pa kontan !


17h43 37°38,112’N 37°30,697’W 07/04 - Manon


On est bientôt arrivées chante la capitaine.

Hier c’était journée tartine et grains. Couverture nuageuse, ça frisquouillait sec et la barre était un peu sport. Ca soufflait 17 nœuds du nord. Du coup on a bien pioncé pendant les pauses et on s’est régalés d’une tortilla, d’un gâteau choco coco banane, pâte d’amande et haribo ouvert mais ca fait crier dans les chaumiers concernant la répartition du capital. L’horreur, quasiment le nazisme !

La nuit s’est prolongée dans la tartine et l’ajout général de couches devant le froid mordant.

C’est d’ailleurs un grand jour que ce jour de l’an de grâce 2023, car Victor a mis des chaussettes ! Abandonnant sa théorie fumeuse concernant la couche aqueuse isolante au niveau de ses pieds. La NASA au placard ! Ses crocks ne savaient plus à quel saint se vouer.

Au petit matin, le vent a commencé de mollir progressivement, puis cette satanée ISALOPE de pétole est encore revenue Bon Dieu. Tentative de spi intenable. Nous avançons au moteur. Victor est un sacré épicier au tarot. On aimerait du vent et d'après les prévisions on doit se faire secouer cette nuit. Suspens Gaïaesque.


07/04 18h32 - Philippe


Le vent du Nord nous abandonne. Tant pis pour lui, de toute façon il était froid, moite, et on en avait pas besoin. Ne comptez jamais sur le vent du Nord.

Tout autour de nous, on voit des stratus et du gros vent. Au-dessus de nous, du ciel bleu et une petite brise. Nous sommes dans l'œil du cyclone. En voyant l'horizon noir, je suis plutôt content d'être à ma place.


08/04 02h15 - Philippe


Le vent est timide, mais gentil. Il nous pousse comme il faut sans faire de chichis. Alors que je m’entraine à barrer en me dirigeant aux étoiles plutôt qu’au compas, le ciel s’obscurcit. Plus d’étoile. La tuile, c’est pas pratique ça. Un gros nuage bien méchant envahit l’horizon. On n’aime pas trop ça, les gros nuages tout sombres. Surtout quand ils sont sur notre trajectoire. Surtout quand ils… Est ce que j’ai vu un éclair ? C’était un éclair. C’est un orage. On fonce dans un orage. Un autre éclair déchire le ciel de part et d’autre du bateau. Philippe panique un peu. Heureusement, nous avons mis en place un dispositif de communication nocturne de la plus haute sophistication. Il y a une ficelle, accrochée à côté de la barre, reliée à l’orteil d’Erell qui roupille sur la banquette à l’intérieur du bateau. Tout en essayant de maintenir le cap d’une main, je tire tant bien que mal la ficelle pour réveiller la capitaine. Un orteil plus tard, Erell flaire l’horizon sur le pont. “Bon, bah pas le choix, je coupe les batteries”. Ah beh oui. Déjà qu’on est un paratonnerre ambulant, on va éviter de faire exploser les appareils dont notre survie dépend. C’est con, j’aime bien les batteries. Elles alimentent tout un tas de trucs pratiques pour naviguer, comme l’anémomètre, qui permet de surveiller les vents et leur force, les lumières, qui permettent aux autres bateaux de pas nous foncer dessus, le speedo, qui indique la vitesse du bateau, ou même la petite lampe du compas, qui permet de voir où on se dirige. Nada. En un coup d’interrupteur, on se retrouve plongés dans le noir. Plus rien qu’un tas d’acier et de toiles, avec cinq primates qui gambadent par dessus. C’est à la lumière frontale qu’on a continué à barrer, le nez sur le compas, ultime point de repère, dans une obscurité presque palpable. En terme nautique on dit qu’on n’y voyait peau de zob. Je m’attendais, relativement peu à l’aise, à voir la foudre s’abattre à tout instant sur le mat. Mais heureusement, malgré toutes ses menaces, le vieux barbu n’a pas fait tomber son courroux sur le Gojira.


08/04 37°59,650’N 34°39’276 W - Manon


Dans la nuit le Yanmar s’est tu.

Du Sud Ouest le vent nous est venu

A la barre, restons bien à l'affût

Car les vagues, nous les prenons par le cul


Après un clair obscur lever de lune rousse, l’équipage est allé se coucher dans une nuit sombre et nuageuse. Le vent a fraichi jusqu’à obtenir une tartine de qualité au matin que nul lever de soleil n’est venu éclairer. A la consternation de tous les scientifiques Victor a abandonné l’usage des chaussettes.

Sont-ce des puffins ou des pingouins qui s’approchent et nous escortent, comme pour nous annoncer que la fin n’est plus très loin ? On voudrait croire les Açores à quelques encablures , mais … si proche et pourtant si loin, la bastonnade annoncée - attendue - presque rêvée ! n’arrive pas et on se fait chier .

Nous traînant mollement à 5,5 nœuds, l’équipage trainasse, accumule les roupillons. Philippe nous annonce ses noces à venir avec son compagnon de route, Didier. La poulie de hale bas est réparée. Douze nœuds, grand bleu, la capitaine grommelle.


09/04 17h30 (il me semble) - Philippe


Une fois n'est pas coutume, l'équipage se prélasse, tout heureux que nous sommes de nous solacer insolemment et de laisser Pipi faire le travail. Tous heureux ? Non ! Car une irréductible capitaine fait face à la flemmardise généralisée de son équipage ! Erell surgit sur le pont, elle voit 4 nœuds au compteur de vitesse, c'est inadmissible. Elle beugle l’ordre du branle bas de combat, en 15 minutes le spi est envoyé par un équipage plus effrayé par sa capitaine que par les flots. La vitesse remonte. Erell est satisfaite.

Le spi, c'est une sorte de gros cerf-volant qu'on lâche à l'avant du bateau et qui récupère tout le vent arrière. Très efficace, mais aussi très dangereux. Si le vent s'emporte, il nous emporte avec lui, et ça c'est pas bon. Comme il faut être prêts à l'affaler à tout moment, nous sommes tenus de garder nos gilets de sauvetage en permanence. Y compris en dormant.

Donc t'es sensé dormir avec ce gros truc plein de mousquetons, en sachant qu'à tout moment tu peux être appelé d'urgence pour faire une manœuvre technique et si tu te plantes ça peut casser ton bateau.

Le spi a tenu 24h.

Les marins sont tarés.

Par contre il faut reconnaître que le spi est assez agréable à barrer. Pour peu qu'il y ait suffisamment de vent, tu as vraiment l'impression de flotter au-dessus des eaux. Ajoute à ça la lumière éclatante de la lune qui tressaille sur une mer de charbon, et tu obtiens une scène assez merveilleuse.



D’un geste souple et élégant, dans les rayons flamboyants du soir, Manon vide le sac à PQ usagé. Merci Manon.


10/04 16h43 38°31,003’N 28°44,107’W - Manon


Ce jour-là, quand il a finalement été clair que le vent fort ne viendrait pas, Erell est finalement sortie pour faire ce qui la démangeait depuis le matin. Envoi du spi asymétrique, sans accroc, et après conciliabule, l'équipage enfile ses pylets = pyjamas + gilet, afin de rester paré à affaler en urgence dans la nuit.

Drôle de scène, une fois la nuit tombée, que 4 compagnons qui disputent une partie de tarot à la frontale pendant que le 5ème larron barre dans la nuit cette superbe voile qui nous permet de progresser dans la petite brise.

La nuit se passe sans accroc et le spi tient toute la journée, marquée par un empannage brillamment opéré, quelques torsades du spi résolue en s’arcboutant sur l’écoute, et une ecoute qui a bien raguée et a été renouée avant qu’elle ne craque en nous mettant dans la merde.

Pas de moteur ; pas de mariage, les noces de Philippe et Didier sont remises à plus tard.

L'équipage se douche et savoure leur dernière soirée de cette première étape transatlantique. Ce soir, émotion, la marque repère GPS du bateau est apparue sur la zone de la carte des Açores sur navionics. L’excitation est palpable, malgré qu’en début de soirée le vent retombe et nous pousse à effectuer notre ultime nuit au moteur.

Philippe se fait une frayeur avec un lever de lune flamboyante inattendu et Erell fait sa toute première nuit complète dans sa cabine ! Les bonbons sont consignés dans la cache du maître bonbontier pour rationnement.

Au petit jour, quand Manon pointe le bout de son nez dehors pour saluer Helios, Victor n’est pas sûr de lui quand il annonce “ je pense que c’est peut être un nuage, mais je me suis demandé si je vois Terre la bas …

Et il voyait bien Terre ! Éclairée en contre jour par les rayons du soleil rasant, le profil de Pico se dessine clairement, droit devant. Le profil de cette montagne Açorienne disparaît progressivement avec le jour qui se lève mais quelle émotion d’avoir vu apparaître cette Terre tant attendue ! Victor a gagné sa double ration de rhum.

En milieu de journée, comme prévu, je suis réveillée par les hurlements de l'équipage : TERRE EN VUE !!!

Escortés par des dauphins, poussés par le vent revenu, nous sommes au près, l'étrave pointée vers notre but : Faial, large et plate, se révèle devant Pico, immense, pointue, majestueuse.

La journée file, comme le bateau, nous égrenons nos derniers miles tandis que les couleurs, les reliefs, progressivement les détails se révèlent à nos yeux qui pétillent d'émerveillement, de fierté et d’excitation.



A l’horizon : les Açores.

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