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La Transatlantique - Des Canaries aux Antilles

Dernière mise à jour : 12 mars

Cet hiver, j’ai choisi d’emmener deux de mes amis, Antoine et Augustin, en voilier de la Bretagne aux Caraïbes. Au début de cette aventure ils étaient débutants. On a commencé par effectuer la traversée de la Bretagne aux Canaries en 11 jours. On a ensuite visité Lanzarote, Fuerteventura et Gran Canaria. Puis on s’est rendu à Ténérife, qui était notre point de départ pour la Transatlantique. Là, on y a attendu Julien et Sarra, deux équipiers débutants, qui allaient se joindre à nous pour l’aventure.


Pour effectuer la transatlantique il faut attendre sagement la fin de la période des ouragans, qui d’après les années précédentes se termine vers fin novembre laissant ensuite place au début des Alizés. De fait, généralement la plupart des traversées se font entre fin novembre et fin janvier.

Le 20 novembre il y avait le départ de l'ARC de Gran Canaria, traversée de l'Atlantique encadrée, avec environ 200 voiliers inscrits. À cette même date, il y avait aussi le tonton d'Augustin et plein de leurs connaissances qui traversaient. Tous des habitués. Alors pour se sentir plus en sécurité, en tant que novice de la transatlantique, on a décidé de se synchroniser pour partir avec ce groupe.

C'est évidemment des dates fixées de façon aléatoire initialement puisqu'il est impossible de se faire une idée précise de la météo des mois à l'avance lorsqu'on donne rendez-vous à ses équipiers. On aura simplement les généralités des années précédentes et une tendance. Le 20 novembre mes deux nouveaux équipiers débutants arrivent, on est prêt.



Nous y sommes. C’est le jour J. La course est partie et nos connaissances partiront le lendemain.

On commence dans le dévent de Ténérife, ça n’avance pas beaucoup. J’installe mon nouveau spi asymétrique acheté pour l’occasion. Après à peine trois ou quatre heures de navigation, il tombe à l’eau. On le récupère, emmêlé et complètement sorti de sa chaussette, ça va être délicat à remettre en place à bord. Je fais le point pour analyser ce qui a lâché et je vois ma drisse de spi avec le mousqueton ouvert en tête de mât. Je range le spi et on repart tranquillement. Bon, dommage, ça peut arriver.

Le lendemain, le vent était encore calme. Comme j’avais une deuxième drisse de spi, je me lance alors dans l’installation de mon spi symétrique. On navigue trois ou quatre heures puis il se met à claquer violemment dans les airs. Le bras s’était décroché. On range tout, on récupère tout, tout va bien. Je fais le point et je vois que le mousqueton s’est désintégré à l’intérieur du nœud qui le tenait depuis des années. Il ne reste que des miettes d’inox. Bon, dommage, ça fait longtemps que je l’avais, ça peut arriver. Je remplace avec un nouveau mousqueton et j’en profite pour installer quelques renforts sur des points de faiblesses que j’ai pu apercevoir sur mon spi.


Le lendemain je réinstalle tout, on renvoie le spi symétrique et on continue. Rapidement les conditions se mettent à forcir alors je décide d’affaler. Nous touchons enfin du vent puissant. C’est parti pour quelques jours sous génois tangonné au vent arrière. Le vent est fort et la houle aussi. On vise le Cap Vert pour aller chercher les Alizées plus au sud, car les prévisions à venir annoncent une grande zone de faible vent au milieu de notre trajectoire. Ça faisait maintenant plus d’une semaine qu’on était parti et on dépassait enfin le Cap Vert. La nuit a été très agitée. On a eu jusqu’à 30 nœuds de vent et une forte houle. Le pilote automatique peinait à tenir le cap, il décroche souvent alors vers minuit je démarre le moteur pour recharger les batteries exceptionnellement en pleine nuit. Habituellement je le faisais tous les matins et tous les soirs à horaires fixes, ce qui est pour lui un bon rythme de croisière. Ce fût une belle nuit blanche après cette première semaine déjà pauvre en sommeil. Pour moi c’était une moyenne de 2 à 3 heures par nuit en "micro-siestes". La tête dans le cul le lendemain matin, j’allume mon Iridium pour lire les prévisions de mon routeur, Poumpa, et faire mon point. Poumpa, c'est le grand père d'Augustin qui est un bon navigateur, passionné de météo et plusieurs Transatlantiques à son actif. Je lis un sms quelque peu démoralisant. Poumpa m’annonce que la dernière semaine sera difficile. Après cette pétole qu’on essayait de fuir depuis plus d’une semaine, il fallait s’attendre au fait qu’on allait quand même avoir de la pétole les prochains jours. Il ajoute à ça qu’on risquait un vent de face en faisant route directe sur notre objectif. Il faut alors encore continuer à descendre plusieurs jours au sud pour espérer avoir du près. L'Iridium c'est un boîtier satellite qui sert à recevoir les prévisions météorologiques, sms et mails.


Après cette nouvelle, je vais allumer le moteur. Il ne démarre pas. Ce n'est pas faute d’avoir fait venir des professionnels pour la révision avant le départ. Leur intervention n'a pas empêché, et a même provoqué, de nombreuses pannes jusqu’aux Canaries. J'ai dû refaire venir un professionnel aux Canaries pour une nouvelle vérification avant la transatlantique. C’était encore une nouvelle panne. J’essaye alors en shunt, ce qui occasionnellement m’avait déjà dépanné mais il ne se passe rien. Je refais le tour de tous les circuits pour chercher la panne, vérifie les branchements, et j’essaye toutes les techniques qu’on m’a enseigné mais rien à faire, il ne démarre pas. Au dernier essai, le contact ne s’allume plus. Je suppose que la batterie vient de nous lâcher. Je désespère car je sais que je n’ai plus d’option pour le démarrer dans la journée, je vais avoir besoin de temps de repos pour pouvoir y réfléchir correctement. Je lance l’économie de batterie, le pilote automatique est coupé et Julien prend la barre. Je redescends refaire un diagnostic plus approfondi. A peine quelques minutes après, mon barreur m’appelle en panique. Dans une grosse vague, le génois tangonné avait changé de côté et le hale-bas s’était cassé. Je sors rapidement, constate le dégât et agis de ce pas avec mon équipage pour retirer le tangon. Au moment de régler le génois l'écoute surpatte, Augustin n’arrive pas à la défaire, celà prend du temps et rend la manœuvre inconfortable, je monte en pression et m’empresse d’intervenir. Je dénoue l’écoute d’un coup sec et ne peut pas m’empêcher de faire une réflexion désagréable à Augustin. Le stress m'avait bien envahi. Je descends en cale et n’arrive pas à retenir mes larmes. Augustin me voit et vient me prendre dans ses bras. On vit une séquence émotion assez forte. J’en profite pour lui présenter mes excuses pour ne pas avoir dissocié et contenu mes émotions dans la manœuvre. Je lui avoue être épuisée et embarrassée de ne pas pouvoir résoudre mon problème de moteur.


Mais rapidement, il le fallait, je reviens à l’essentiel et me ressaisis pour affronter la suite de cette aventure. Évidemment, à peu de choses près, il était trop tard pour entamer un demi-tour vers le cap vert. D’après les dernières prévisions de Poumpa il reste environ 15 jours de navigation.

Les choix s’imposent. Je recharge la tablette avec les applications de navigation et l’Iridium pour continuer à recevoir les prévisions météorologiques quoiqu’il arrive. Vu le nombre de jours qu’ils nous restent et toute l’énergie dont nous avions besoin, mon panneau solaire ne pourrait pas tout recharger. Alors je décide de ne garder que le rechargement des appareils électroniques, dans un premier temps destinés à la navigation et songe à ajouter progressivement des possibilités. Dernièrement, avec ces plusieurs démarrages en shunt, j’imaginais que mes batteries de services avaient elles aussi pu perdre de leur efficacité. J'ai choisi l’option de les épargner et de les laisser recharger solairement au maximum en limitant tous usages afin que peut être au bout de quelques jours mon moteur puisse redémarrer en Shunt. On avait à présent plus de pilote automatique, plus de frigo, plus d’instruments électroniques et moins de divertissements électroniques comme la musique, les podcasts ou encore les liseuses. Le moral était mauvais. J’imaginais encore quelques solutions pour démarrer mon moteur mais au risque de perdre mon seul moyen de ne pas arriver complètement à l’aveugle de l’autre côté de l’Atlantique. Alors je garde ces idées pour les derniers jours. Les quarts à la barre se mettent en place. La fatigue et la baisse de moral se font sentir. Avec mes deux amis, Antoine et Augustin, on prend en charge toute la nuit pour laisser Julien et Sarra tranquilles car ils étaient peu friands à l’idée de barrer en nocturne. Ce qui est bien compréhensible pour une première expérience en navigation alors je préfère les laisser se reposer. Les deux jours qui ont suivis étaient un gavage de produits frais. On avait un stock de fromages, de charcuteries, de yaourts et de beurres qu’on a dû engloutir en 48h pour ne pas les jeter. Autant dire que 3 mozzarellas par personne en une journée c’était sport.


On reprend l’aventure, sans moteur, menacés par une pétole qui devrait arriver les prochains jours. Nous continuons donc à descendre au Sud pour éviter le pire. Le tout en appréhendant le lendemain, où l’on espère avoir descendu suffisamment pour ne pas être face au vent. Sans oublier qu’on attendait aussi une fin de voyage sans Alizés, avec des vents tournants toute la dernière semaine. Ce qui d’ailleurs ne nous aide pas à remonter le moral puisque nous ne visons toujours pas notre objectif après une dizaine de jours en mer. Enfin tout ça c’était surtout dans ma tête. On avait encore environ 4 ou 5 jours de navigation pour atteindre la latitude 13°. Mais plus les jours passent, plus Poumpa nous conseille de descendre encore, on devait à présent viser la latitude 10°. Ça semblait interminable.


Heureusement notre équipage est super, tout le monde s’entend bien, alors rapidement on arrive à trouver diverses façons de se remonter le moral.

On en vient faire de la cuisine innovante sans produit frais, on se raconte des histoires, on joue de la musique, on mange des bonbons et on fête nos anniversaires surprises de transatlantique. Les jours passent et on arrive enfin suffisamment au sud pour pouvoir entamer notre route vers l’Ouest. Le vent se calme alors on remet le spi symétrique. A mon réveil matinal pour faire le point, le spi tombe à l’eau. La deuxième drisse s’est sectionnée. Tout va bien, on récupère tout et on range. Il restait de nombreux jours dans un vent plutôt faible, sans spi le voyage aurait été encore rallongé et le moral de l’équipage ne le permettait pas. Alors il nous reste une option pour y remédier: grimper au mât pour aller chercher l’autre drisse qui était restée bloquée en tête de mât grâce à son mousqueton tordu. C’est parti, tout le monde sur le pont et on lance l’opération. Le stress monte, principalement pour Antoine qui allait grimper et pour moi qui allait assurer sa sécurité. Quoique, Augustin, Julien et Sarra n'ont pas dû échapper au stress non plus. On organise la manœuvre dans la plus grande vigilance, en essayant de faire les choix de sécurité les plus adaptés. Il y a un peu de houle. Je décide d’assurer à l’aide de la drisse de grand-voile, d’y ajouter la balancine et Antoine lui préfère garder son gilet de sauvetage pour grimper. Vite fait, bien fait, la drisse est redescendue. Antoine a maîtriser parfaitement sa mission malgré la pression importante de celle-ci. Je réinstalle tout et on renvoie le spi. Le moral s’apaise de savoir qu’on avancera décemment encore quelques jours. J’avais eu les conseils de mes vieux loups de mer, tous skippers professionnels, qu’il fallait penser à changer le point de tir des drisses pour limiter ce genre d'événements. C’est pourtant ce que je faisais mais visiblement pas assez régulièrement. Bon, dommage, ça arrive, on continue.


Finalement, les conditions météo ne correspondent pas aux prévisions. La nuit est très agitée, le vent et la houle finissent par rendre le spi difficilement tenable. La sécurité avant tout et idéalement pas davantage de casse, je décide de réveiller l'équipage pour affaler au milieu de la nuit. La manœuvre est réalisée à merveille et je suis fière de l’efficacité de mes moussaillons tous arrivés débutants. Le lendemain matin nous voila enfin en approche de la pétole tant attendue. C’est très dur pour les troupes. Nous sommes le 16ème jour et plus le temps passe, moins il y a de vent. Je commence à me demander si on va y arriver… Et par la même occasion, je me demande ce que je fais là. Pourquoi est-ce que je me suis lancée dans cette aventure ? Bref.

Pour essayer d’avancer malgré tout, nous avons réinstallé le spi. Cette journée difficile passe. Le lendemain matin, la balancine de mon tangon a disparu. Je vais pour la récupérer tombée à l’avant et je trouve mon bout sectionné à son tour. On fait une installation de fortune pour essayer de maintenir le spi dans les meilleures conditions possibles. En tant que novice des transatlantiques, je suis impressionnée par l’usure du matériel. Je n’imaginais pas tant de dégâts. L’après midi je décide de me repencher sur la question du moteur, au vu des conditions, on pourrait en avoir besoin pour arriver. Je commence par vérifier la charge des batteries et je vois qu’avec nos privations de consommations énergétiques, et le panneau solaire, la charge est bonne. N’ayant alors trouvé d’autres diagnostics que celui d’une batterie défaillante ou déchargée, je vais essayer de redémarrer. A ma grande surprise, il démarre au quart de tour. Une joie envahit l’équipage mais moi, pas tout à fait. Pourquoi nous a-t-il lâché ? Pourquoi a-t-il si merveilleusement redémarré ? Va t-il redémarrer si facilement les fois d’après ? Ma grande hâte est de faire venir de nouveau un expert pour avoir des réponses à toutes ces questions.

Heureusement pour mon plus grand bonheur, on devrait avoir de l’orage les derniers jours, ça nous permettrait au moins d’avancer à la voile.


On poursuit notre navigation sous spi, tout était calme. Avec Antoine et Augustin on venait de passer un moment de complicité intense avec des conversations aussi agréables qu’elles sont trop rares dans notre société. On profite ensuite de cette ambiance euphorique pour faire des folies dans le carré, guitare et scènes de film en action. L’espace d’un instant magique qui passe en un éclair car à peine un quart d’heure plus tard je sens que ça tire. Mon voilier gîte anormalement pour une conduite sous spi. Alarmée je sors déjà tout équipée pour affronter ce nouveau interlude technique. Le vent avait tourné d’au moins 45° et augmentait significativement. Une fois de plus, les conditions météorologiques annoncées n’étaient pas en adéquation avec la réalité. Julien n’avait pas eu le temps de comprendre ce qu’il se passait, c’est allé très vite. Je réunis tout le monde sur le pont pour un affalage d’urgence. Superbe manœuvre, pas simple mais pleinement réussie. Les répétitions avaient porté leurs fruits. On repart tranquillement sous génois. Je prends le premier quart méfiante pour les conditions météorologiques à venir. Les orages ont l’air d’être arrivés un peu plus tôt que prévu. Au bout d’une heure plutôt calme, je vois un éclair au loin. Ma vigilance est au maximum. Je scrute l'évolution mais les heures tournent et rien n’a encore changé. Des bruits d’aspirations viennent de l’eau. J’avais des visiteurs marins nocturnes non identifiés. Cela commençait à faire quelques heures que j’étais là, la fatigue commençait à m’envahir alors je profite de cette curiosité pour réveiller Augustin. Les visiteurs passent à nouveau deux ou trois fois puis disparaissent sans que nous sachions à quelle espèce ils pouvaient appartenir. Une fois le spectacle terminé, je fais le brief météo "orages et grains" à Augustin. Je lui développe la situation et l'avertit qu’il doit me prévenir au moindre changement de force ou de direction du vent. On aperçoit au loin un éclair, comme mes heures passées mais toujours aussi difficile de distinguer la distance. Je vais me reposer et environ une demie heure plus tard j’entends les voiles claquer. Je sors immédiatement. Augustin était justement en train de prendre l’initiative de me réveiller au vu de ce changement de conditions. Le vent venait d'en face. Antoine aussi se réveille. Mes deux moussaillons sur le qui vive, j’étais fière de leurs progrès sur la vigilance. Je m’équipe rapidement. Le temps que je sorte, le vent avait tourné de 180°. D’office, on roule le génois. Ça commence à fraîchir. On ne tergiverse pas, on affale la grand voile dans la foulée. Ça continue à monter. On est prêt. En l’espace de 5 minutes, on est passé d’un filet d'air d’Est à un coup de vent d’Ouest. Pris dans ce grain orageux qui nous faisait reculer avec son vent de face, on a subi plus de 40 nœuds. On ne pouvait rien faire à part attendre. Le moteur n’était même pas assez puissant pour qu’on puisse avancer. Une pluie torrentielle accompagnait évidemment l’événement, on ne voyait rien. Au bout d’un quart d’heure le vent commence à redescendre doucement autour de 30 nœuds. J’en profite pour sortir mes vêtements et entamer ma lessive de 2h du matin pour jouir de cette pluie impressionnante. Forcément au moment où j'avais tout lessivé, y compris moi, la pluie diminue, le vent aussi jusqu'à retomber entièrement en 5 minutes. On finit la nuit avec une brise légère à peine suffisante pour avancer et mon linge imbibé de lessive.


Le lendemain c’est pétole puis brise légère qui venait du sud ouest. Merci à notre routeur de nous avoir conseillé de continuer à descendre jusqu'à la latitude 10° pour pouvoir avancer au près vers notre destination. C’est long et fastidieux mais ce choix stratégique de route aura au moins eu le mérite de porter ses fruits. Tandis que les deux voiliers partis en même temps que nous, avec qui nous avions contact par Iridium, ont été contraints d’avancer au moteur toute la dernière semaine, nous étions heureux de pouvoir avancer à la voile. Cependant au bout de deux jours, ce vent de Sud Ouest finit par disparaître. Le vent finit par disparaître tout court d’ailleurs. Heureusement que nous avons redémarré le moteur. On pêche pour s’occuper mais c’est que des algues, il y en avait partout en quantité astronomique. On a fait presque une journée entière de moteur. A 1h00 du matin, une légère brise s’est levée alors n’ayant plus de tangon efficace, je décide de me lancer dans la réhabilitation du spi asymétrique et la remise de sa chaussette. Je découvre une faiblesse sur l’écoute qui tendait à se sectionner également, j’opère, je réinstalle tout et on envoie. Ça avance à nouveau, quel bonheur. Je suis aux aguets. On attendait un vent ENE, comme un retour des Alizés mais ce n’était pas le cas. Au lever du jour, Poumpa m’annonce finalement des vents forts et des orages à venir ces prochains jours, notre dernière ligne droite. On avait été déjà bien échauffés. Ça va encore être sportif mais plus rien ne m’étonne. Du moins c’est ce que je pensais. La météo est stable aujourd’hui mais comme le repos n’était visiblement pas autorisé pendant cette transatlantique, on a eu une inondation. Une centaine de litres d’eau étaient dans les fonds, juste avant la tombée de la nuit. Mon stress est palpable avant que je ne goûte cette eau pour savoir si elle était douce ou salée. Soit on avait une voie d’eau importante, soit on avait plus une goutte d’eau douce pour la fin du trajet, rien de très confortable. C’est quand même avec joie que je constate que c’est de l’eau douce. On entame de longues minutes pour tout éponger et on procède à la recherche de la fuite. Après une recherche fastidieuse on découvre que c’est la pompe à eau qui avait tout déversé. Mes réservoirs étaient complètement vides. Heureusement on avait prévu extrêmement large au niveau des bouteilles d’eau douce et c’était bien joué. Ceci étant fait, la nuit tombe. On recroise un orage mais cette fois-ci on passe à côté, merci.


C’est la dernière ligne droite, il reste 3 jours. Beau temps toute la journée, je reste sur le pont, trop fatiguée pour pouvoir me reposer. En fin d'après-midi, je commence à sombrer, tout semble clair à l’horizon alors je vais me poser. Toujours la même ironie du sort, 20 minutes après, la gîte augmente violemment. Je sors précipitamment. Un violent grain est là. On affale en urgence le spi, l’écoute me brûle la jambe. Le thème est lancé, c’est reparti pour 3 jours de grains et d’orages violents. On a traversé des éclairs en continu la nuit suivante et celle d’après aussi. La journée on passait les grains les uns après les autres. Ce jour-là, je surveillais cet immense nuage sombre depuis presque une heure. Je l’attendais, il était particulièrement menaçant. Enfin, on finit par le voir s’approcher distinctement. Grand voile affalée, génois roulé, la minute qui suit on touche le grain. J’ai eu peur, je tremblais. Pendant un instant j’ai pensé que j’avais amené mes équipiers dans un ouragan… Je n’ai jamais subi un vent aussi violent dans ma vie. On a pris plus de 110km, de la grêle blessante avec une houle qui se lève. Ça m’a rappelé des souvenirs de tempête d'hiver où je sortais de chez moi suréquipée dans les vents violents pour aller m’amuser à m’envoler au bord des plages désertées. Sauf que là c’était au milieu de l'océan. Même sans voile, c’était dur de barrer. J’avais l’impression que ça ne finirait jamais. J’ai été soulagé lorsque j’ai entendu le violent grondement de tonnerre au-dessus de nos têtes qui m’a signalé que tout ceci ne serait que passager. Par chance cette fois il nous poussait à peu près dans la bonne direction. Au final ça n’a duré que 30 minutes environ mais ces 30 minutes de stress et de peur m'ont semblé coûter des années de vie. Le calme après la tempête, on est pris dans une nouvelle pétole. On est censé arriver demain.


Bientôt la nuit et encore de l’action, ça mord à l'hameçon. Ce poisson est énorme. Antoine veut le remonter à bord mais quand je vois sa corpulence de plus d’1m, sa vivacité, ses ailerons piquants et son bec pointu, je lui interdis de le récupérer vivant à bord. On a pas d’alcool à bord pour le tuer et il bouge trop pour tenter de lui enfoncer un couteau alors j’opte pour lui mettre des coups de manivelles de winch bien déterminées. Un fois mort, on le remonte, on le découpe et on s’en fait des steaks. On ne savait quel était ce poisson mais il avait la chair d’un thon, j’avais supposé un thazard mais on a eu la réponse qu’en arrivant à terre. On avait peché un thazard noir (rayé bleu roi).

Ça y est, c’est enfin la dernière journée, on était toujours dans les orages mais on passait entre les grains. Il ne se passe pas grand chose, par rapport à tous les autres jours de cette transatlantique. Dans mes calculs, j’avais adapté l’allure ces derniers jours pour qu’on arrive à voir Barbade avant la tombée de la nuit. Rien que pour le bonheur de crier “Terre en vue”. Les heures passent, les milles diminuent, on est à 20 milles, 15 milles, 10 milles, 9 milles, 8 milles, 7 milles,... Le soleil commence à tomber mais on ne voit aucune île. Tout est sombre à l’horizon. Évidemment l’orage était au-dessus de Barbade. Le tout dans un voyage c’est de garder une thématique, nous c’est les orages apparemment. Lors de notre première traversée, de la Bretagne aux Canaries, on est arrivé à Lanzarote après 11 jours de navigation dans un orage qui était sur l’île. Alors évidemment pour notre Transatlantique on arrive à Barbade dans un orage qui est sur l’île. C’est sûrement parce que mon expression préférée, (après “La vie c’est pas un kiwi”), c’est “La vie n’est qu’une question de timing”.

Bon, il fait nuit maintenant. C’est le jour le plus long de ma vie.


Tu regarderas les vidéos sur Youtube si tu veux savoir si on est bien arrivé (en oubliant que j’ai pu écrire ce texte).



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